Il y a deux Sénégal. Celui que l’on montre au monde, celui des grandes capitales régionales et de Dakar, où la 4G rythme les journées, où le digital s’impose jusque dans les taxis et les marchés, où les jeunes surfent entre TikTok et WhatsApp. C’est le Sénégal de la modernité, des grandes infrastructures, des conférences internationales et des slogans sur l’économie numérique.
Et puis, il y a l’autre Sénégal. Celui dont on ne parle presque jamais. Un Sénégal qui n’est pas seulement loin des grandes routes, mais qui semble parfois oublié de la République.
Dayane Sellé en est l’illustration. Dans ce village de la région de Matam, vit Awa, une femme simple, digne, qui porte sur ses épaules les contraintes d’une vie sans confort, mais avec la force de celles qui n’ont pas le choix.
Awa, 28 ans et un visage qui en affiche beaucoup plus.
À l’entrée du village, le poste de santé est barricadé de pieux de bois pour empêcher les vaches errantes d’y pénétrer, pendant que des patients, allongés sur des nattes, se font perfuser sous quelques branches dans la cour.
Et quand une femme enceinte comme Awa doit accoucher au poste de santé, ce n’est pas en taxi climatisé qu’elle s’y rend. C’est souvent en charrette, secouée sur des kilomètres de pistes poussiéreuses. À la tombée de la nuit, le poste de santé est plongé dans l’obscurité. Pas de groupe électrogène fiable, pas de réseau électrique stable.
Alors, c’est l’infirmier, M. Mbaye, qui doit improviser : chercher une lampe-torche, parfois un téléphone portable encore chargé, pour éclairer la naissance d’un enfant. Dans ces moments, la fragilité humaine se mesure au faisceau tremblant d’une lampe posée sur une table branlante.
Ici, 45 °C ne sont pas une hyperbole : le nord du Sénégal a connu des vagues de chaleur « record » au-delà de 45 °C pendant plusieurs jours (2013, 2016, 2018, 2023). Cette chaleur extrême est appelée à s’intensifier dans le Sahel, où la hausse des températures est plus rapide que la moyenne mondiale, selon l’OMS.
Malgré cela, la journée d’Awa commence avant l’aube et ne connaît pas de répit : tirer l’eau d’un puits profond avec plusieurs allers-retours, aller chercher le bois mort en brousse, cuisiner dans une case envahie de fumée, nourrir les enfants, piler le mil avec des pilons lourds comme des haltères de lutteurs. Le soir, faire un feu de bois pour donner un peu de lumière aux devoirs des enfants, avant une nuit contrariée par l’angoisse des voleurs de bétail qui profitent de l’obscurité.
À quelques kilomètres, Diamboye Ba, représentant du chef de village de Dayane Kodiolé, témoigne des réalités quotidiennes de sa communauté avec une métaphore qui claque :
« Notre village, c’est le cou ; aucune chemise n’y arrive, aucune casquette ne l’atteint. »
Dayane n’est pas une exception, c’est une cartographie.
À Wendoudolo vers Ranérou, à Sinthiou Bocar Ali à 80 km au nord de Tamba, à Saré Koubé ou Wassadou près de la frontière bissau-guinéenne à Kolda… La même géographie de la privation.
Pendant ce temps, à Dakar, les débats portent sur des sujets loin des réalités profondes : l’intelligence artificielle, le numérique au service du développement, la ville intelligente de Diamniadio, les plans sectoriels écrits pour des écoles alimentées alors que beaucoup de classes rurales n’ont ni lumière ni ventilation, sur des directives sanitaires misant sur la chaîne du froid, alors que les postes sans électricité improvisent encore… les transports urbains, les demandes toujours grandissantes des syndicats de chaque secteur, la nightlife des Almadies…
Exemple parlant : un sujet de langue et communication du Certificat de fin d’études élémentaires demandant de convaincre un camarade d’éviter l’usage excessif de TikTok. À Dayane, avant la mini-centrale installée par un partenaire, on marchait des kilomètres pour charger un Nokia. Cette scène n’est pas une pique ; elle dit l’écart entre l’imaginaire politique urbain et la matérialité rurale. Les enfants d’Awa ou de Diamboye Ba ne pourront même pas comprendre le sujet : électricité rare, réseau cellulaire capricieux, priorités scolaires différentes (eau, repas, éclairage, trajet, santé).
Ce tableau n’est ni une opposition villes et campagnes, ni une inconsidération des revendications des syndicats ; c’est un rappel que les priorités ne sont pas les mêmes, un rappel qu’une politique conçue en vase clos rate toujours sa cible.
À celles et ceux qui conçoivent nos lois, négocient nos conventions collectives, occupent nos plateaux, organisent nos nuits : prenez la route de Dayane. Écoutez Awa, regardez les pieux du poste de santé, sentez la chaleur qui plombe les corps, comptez les pas jusqu’au puits. Puis revenez à Dakar, et décidez en connaissance de cause.
Parce que la lumière qui est arrivée à Dayane, grâce à l’installation d’une mini-centrale électrique par un partenaire, ne doit pas être une exception héroïque, mais le début d’une norme : un Sénégal où l’on peut étudier après le coucher du soleil, boire frais par 45 °C, soigner une fièvre avec un vaccin conservé au froid, appeler à l’aide sans marcher trois kilomètres. Un pays où la politique commence là où commence la vie.
Amadou FALL

